Vers une autre destinée. Chloé
Petite photographe évènementielle en province, le hasard de la vie voulut que je rencontre Joé dans une galerie d’art, lors d’un voyage à Londres ! Bouleversée par les clichés saisissants et parfois même choquants, qui montraient les horreurs de la guerre, il du capter dans l’instant, mon trouble en me voyant soudainement pâle et chancelante. Grand et raffiné tout en étant décontracté, les yeux d’un bleu profond empreints à la fois de malice, de douceur et de compassion, il me prit alors amicalement par l’épaule tout en m’invitant à m’asseoir un moment «ça ne va pas mademoiselle"me lança t-il d’un ton visiblement préoccupé ! Dès l’instant où il s’adressa à moi, je sus comme une évidence, que cet homme que je ne connaissais pas encore, aurait pour le restant de mes jours, une place essentielle dans ma vie !
Quelques mois plus tard, devenus inséparables, je quittai mon travail, ce qui ne m’affecta pas outre mesure et nous nous installèrent dans un studio parisien. Joé, correspondant de guerre, spécialisé dans les conflits les plus brûlants de la planète partait souvent en mission et je dus sans y être vraiment préparée, m’habituer à ses absences répétées et cohabiter au quotidien avec la peur! En partageant sa vie, j’épousais en même temps une cause qui me dépassait et risquait de me dévorer toute entière !
Chaque retour était un véritable bonheur et durant les trois semaines où nous étions ensemble, nous savourions avec une intensité absolue, chaque moment partagé, chaque paysage, chaque étreinte et baiser…
Chaque départ était une souffrance qui me plongeait dans une profonde détresse et solitude !
« N’y va pas Joé, je t’en supplie n’y va pas « lui répétais - je inlassablement, l’inondant de tout mon amour pour tenter de le retenir, tout en sachant au fond de moi, que sa vie était à bas et que rien ni personne ne pourrait changer cela !
Et Joé s’en allait, avançant à chaque fois les mêmes arguments.
« Nous en avons déjà parlé cent fois Anna! Les récits et photos que nous faisons témoignent de l’histoire ! Des gens sont torturés, se font tirer dessus, des enfants sont massacrés , les armes chimiques sont terrifiantes… Comment pourrais-je vivre tranquillement aujourd’hui à tes côtés en ayant vu tout cela ! Quelqu’un doit y aller pour être les témoins de ce qui se passe la bas !
Il avait raison mais moi égoïstement je l’aimais et ne voulais pas le perdre !
Plus le temps passait et plus ses absences devenaient longues, ses départs difficiles à supporter tant l’angoisse me rongeait ! Les moments de bonheur se faisaient eux aussi plus furtifs et le visage de Joé, hanté sans doute par toutes ces images qu’il emmagasinait, se creusait à son tour.
« Finalement c’est en amoureuse que je te préfère me lança t-il un soir, sans doute las de me voir revenir éternellement sur ce même sujet. Comment peux tu vouloir de ce calme sans tempête à l’horizon, qui nous noie d’ennui, en sachant qu’il y tant de chose à faire de par le monde !
« Je t’aime et J’ai peur, voila tout !
«Alors contente toi de m’aimer, de me soutenir rajouta t-il, le visage complètement fermé, j’en ai grandement besoin ! Cesse de te lamenter sur ton sort ou alors remue toi, nous manquons cruellement de Photographes !
Cette phrase me heurta si fort que le débat fût clos ! Comment pouvait-il me demander cela et vouloir ainsi, mettre en péril la vie de celle qu’il disait aimer le plus au monde!
Après avoir couvert l’actualité successivement en Tunisie, en Egypte, au Yémen, au Soudan, Joé partit cette fois pour la Lybie où révolte et répression grondaient, annonçant les prémices d’une guerre civile sanglante à venir !
Bravoure, inconscience ou profond amour pour cet homme que j’admirais plus que tout au monde, je ne saurais dire ce qui m’amena quelque mois plus tard à partir à mon tour en Lybie. L’idée avait fait son chemin et bien que la peur en arrivant fût omniprésente, elle prit une toute autre forme ! J’étais à ces côtés et l’angoisse était moindre ! Ce jour là, je compris avec certitude que j’avais fini définitivement mon voyage en solitaire et que j’allais à présent poser mes bagages vers une tout autre destinée !
Au cours de cette première mission, Je fis la connaissance de Marie et Thomas tous deux journalistes dans un grand quotidien New Yorkais puis d’Isa spécialisée dans les revues de guerre, qui comme moi était photographe. L’équipe était soudée et contrairement à ce que j’avais imaginée, pleine de ressources, d’humour et de bonne humeur !
Cette fois, plongée au cœur du chaos, de cette désolation qui s’affichait partout, la guerre n’avait plus rien pour moi de virtuelle et d’aseptisée. Tribus, armées et terroristes s’affrontaient au milieu de fatras de pierres et de ferraille, sous l’œil terrifié d’une population abasourdie, qui prit en tenaille ne savait où se réfugier ! Au milieu de l’horreur, dotée de mon appareil photo, j’avançais au milieu du groupe comme une automate, mitraillant à mon tour de clichés, les visage, les corps mutilés, l’expression de ces pauvres gens perdus, de ces morts et blessés, de ces enfants abandonnés de tous, devenant à mon tour le témoin et le porte parole d’une guerre qui n’était pas la mienne !
Les mois se succédaient entrecoupés de retours en France et nous étions plus proches que jamais !
Regroupés sur la terrasse de l’hôtel, l’attente nous parut interminable ! Il était dix heures du matin et chacun comme il le pouvait tentait de passer le temps pour ne pas laisser place au doute et au désespoir !
Isa qui habituellement ne buvait ni vin ni café à cause de ses palpitations, se servit un ballon de rouge et alla s’asseoir à même le sol contre la haie de rosiers rouges. Des gouttes de sang perlaient toujours au dos de son pull de coton blanc et ses larmes coulèrent enfin. « Nous formons des ouvrières obstinées » lui avait dit Marie juste avant de partir tout en se mouchant bruyamment pour masquer son émotion! « Rien ne pourra jamais nous arrêter, n’est- ce pas Isa ? Puis elle lui avait fait un clin d'oeil et caméra sur le dos avait rejoint le reste de l'équipe sur le péron! .
Thomas lui ne tenait pas en place et faisait les cent pas, fumant cigarettes sur cigarettes ! Lui et Marie travaillant pour le même journal, avaient fait tant de route ensemble!
Joé, quant à lui, le regard lointain, restait silencieux et me tenait la main. Marie l’avait toujours épaulé et la perspective qu’elle pouvait subitement disparaître lui était intolérable !
A l’annonce de son décès, chacun s’efforça de rester malgré tout digne comme elle l’aurait voulu mais personne ne chercha à dissimuler ses larmes !
« Comment ai-je pu t’entraîner là dedans », me murmura Joé alors que je me demandais au même moment, comment moi j’avais pu vivre si longtemps en fermant les yeux !
« La guerre Joé est un grand malheur, m’entendis-je alors lui répondre, et nous sommes là pour en témoigner ! C’est ce que Marie voulait et c’est aussi ce que je veux à présent ! Notre rencontre devant ces photos meurtries n’était pas un hasard et s’écrivait déjà notre histoire !
« Es tu folle Anna rétorqua t-il aussitôt, à la fois effrayé et attendri par ma détermination soudaine. La mort tu l’as vue, peut être à chaque coin de rue, dans chaque cliché que tu fais !
Non, je n'étais pourtant pas folle, si ce n’était peut être folle dingue de lui! Jétais consciente du danger mais ma place était désormais là, au milieu des gravas, de ces corps mutilés, de ces maisons calcinées, pour lutter avec lui contre l’oubli, l’ignorance ou pire encore, contre l’accoutumance de ces guerres qui se banalisaient dans le monde ! Ma décision était prise et comme Joé j’eus la certitude que rien ne pourrait plus jamais me faire revenir en arrière !
De retour en France, Joé tenta de me dissuader mais du très vite se faire à l’idée de m’avoir à ses côtés pour le meilleurs et pour le pire !
Repartant en Lybie, silencieux comme deux tombes, mes parents me regardèrent une fois de plus m’en aller, sans tenter de me retenir, ressentant sans doute à la fois leur impuissance à me faire changer d’avis et cette douleur lancinante, cette angoisse dévorante, qui m’avaient si souvent rongé l’âme et le corps !
Chloé